Percée inédite de l’extrême droite aux élections régionales en Allemagne
L'extrême droite réalise une percée inédite en Saxe-Anhalt, une région du quart nord-est de l'Allemagne. Quelque 1,7 million d'électeurs étaient appelés à voter dans ce Land où le parti d'extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) a remporté une très large victoire. “Nous avons écrit l'histoire”, s'est félicité le leader régional Ulrich Siegmund.
Avec entre 44 et 44,5%, Alternative für Deutschland devance largement les conservateurs (CDU) qui ont obtenu 18,5%. L'extrême droite obtient ainsi 39 sièges au Parlement régional, alors qu'il en faut 42 pour la majorité absolue.
Jusqu'ici, tous les partis ont exclu de gouverner avec l'extrême droite, à l'exception du petit parti de gauche prorusse BSW, dont les membres sont partagés sur cette question. Et c'est grâce à ce cordon sanitaire contre l'AfD que le conservateur Sven Schulze pourrait rester au pouvoir : en constituant une coalition avec d'autres formations représentées au Parlement régional.
Visites des émissaires américains en Russie et en Ukraine
Steve Witkoff et Jared Kushner, les émissaires américains de Donald Trump, se sont entretenus avec Volodymyr Zelensky, pour des pourparlers visant à trouver une issue diplomatique à la guerre qui oppose la Russie à l’Ukraine, au lendemain de la visite à Moscou des deux représentants de l’administration de Donald Trump.
Il “semble” que la guerre va se poursuivre jusqu’à l’hiver prochain, a réagi Volodymyr Zelensky après cette après-midi de négociations. “Je crois que chacune de ces rencontres fondamentales nous rapproche de la paix”, a toutefois estimé le président ukrainien. D’après lui, la question territoriale ne peut être “résolue” que lors de rencontres entre présidents et pas lors de négociations avec des tiers.
Les pourparlers avec Kiev ont été “significatifs” et se poursuivront “aussi longtemps qu’il le faudra”, a assuré Steve Witkoff après la rencontre. Jared Kushner a quant à lui dit espérer que les discussions à Kiev ont permis de dégager de “nouvelles pistes” pour mettre fin au conflit qui sévit depuis quatre ans.
Steve Witkoff et Jared Kushner se sont également entretenus pendant trois heures avec Vladimir Poutine. Le conseiller du Kremlin, Iouri Ouchakov, a qualifié cette conversation de “constructive, extrêmement franche et empreinte de confiance”. Côté américain, une porte-parole de la Maison Blanche a déclaré que les deux émissaires “ont discuté de plans substantiels pour les prochaines étapes, qui seront annoncés dans les semaines à venir”.
Depuis son retour à la Maison Blanche début 2025, Donald Trump a amorcé plusieurs cycles de discussions pour trouver une issue à la guerre déclenchée par l’invasion russe de 2022. En vain.
Signature d’un accord sur l’immigration entre Jordan Bardella et Nigel Farage
Avec la signature d’un protocole d’accord avec le Britannique Nigel Farage, Jordan Bardella est parvenu à rassembler la quasi-totalité de la classe politique contre lui. Le président du Rassemblement national a symboliquement signé un accord sur l’immigration avec son allié anti-européen lors du congrès du parti Reform UK au Royaume-Uni.
Dans ce texte qui imagine une victoire de ces deux partis alliés lors des prochaines élections, un volet prévoit notamment le renvoi vers la France de migrants interceptés dans les eaux britanniques. La mesure a aussitôt été critiquée par les adversaires politiques du président du RN, de Jean-Luc Mélenchon à Edouard Philippe.
Dans le détail, ce document précise que les deux partis d’extrême droite s’engagent “dans l’hypothèse où ils formeraient les prochains gouvernements respectifs de la France et du Royaume-Uni, à mener une politique migratoire nationale restrictive”. Le protocole d’accord stipule, entre autres, que “lorsqu’un migrant illégal arrivera au Royaume-Uni en provenance de France, il sera immédiatement placé en détention et expulsé vers son pays d’origine, sans possibilité de demander l’asile”.
Vient ensuite la mesure la plus controversée : “Le Royaume-Uni interceptera les embarcations parties des côtes françaises et pénétrant dans les eaux territoriales britanniques et ramènera en France les personnes se trouvant à bord. La France reconduira ces personnes vers leur pays d’origine.” Le leader de Reform UK a assuré qu’ainsi “les gens qui sont venus en France avec l’intention de rentrer dans notre pays n’y arriveront pas”.
Le paraphe apposé par Jordan Bardella au bas de ce document a très vite suscité des critiques de ses adversaires. Le ministre de l’Europe, Benjamin Haddad, a dénoncé une “humiliation” avant d’évoquer une “soumission contraire à nos intérêts et notre souveraineté”.
Sommé de clarifier les choses sur BFMTV, Jordan Bardella a tenté d’atténuer la polémique. “Le protocole ne prévoit pas que nous laissions traverser des migrants et que ces migrants soient déboutés ou repoussés sur les côtes françaises. Ce protocole prévoit l’arrêt de l’immigration clandestine en France”, a-t-il expliqué.
Olivier Faure compare Le Porge à Oradour-sur-Glane
Le candidat à la primaire socialiste pour l’élection présidentielle est la cible de critiques après sa comparaison entre le village du Porge et Oradour-sur-Glane, au micro d’ICI Gironde. Le premier secrétaire du Parti socialiste s’était rendu la veille au Porge, où 183 maisons ont été détruites lors des incendies de cet été.
“Je ne sais pas s’il faut oser cette comparaison, mais ça a un côté Oradour-sur-Glane avec ces maisons complètement brûlées”, a-t-il affirmé. “Heureusement pas de victimes”, mais “c’est vrai qu’on imagine à ce moment-là la violence du feu avec des maisons qui sont totalement détruites et dont il ne reste absolument rien, des voitures brûlées, calcinées, et puis ces kilomètres de pins qui sont noirs, il y a une espèce de vision d’horreur”, a-t-il poursuivi.
Mais cette référence au massacre perpétré à Oradour-sur-Glane par les Nazis, le 10 juin 1944, lors duquel plus de 640 personnes avaient été tuées dans ce village entièrement pillé et incendié, ne passe pas. Ces propos ont été qualifié d'“indécents” par le député MoDem Marc Fesneau. “Votre comparaison est une insulte à la mémoire de ce village martyr”, a affirmé sur X le président du groupe Les Démocrates à l'Assemblée.
“Le Porge, c’est une épreuve terrible, mais ce n’est pas un crime de guerre commis par les SS”, a ajouté le député centriste, exigeant “des excuses” de la part du candidat à la primaire socialiste. L’ancien ministre Bruno Le Maire a lui aussi réclamé des excuses de la part du premier secrétaire du PS, qualifiant les propos d’Olivier Faure de “honte” et d’“indignité publique”.
La sortie du candidat à la primaire socialiste a suscité des critiques jusque dans son propre camp. L’ancien sénateur socialiste David Assouline s’est notamment indigné sur X. “Quoi ? Comparer Le Porge ravagé par un incendie cet été à Oradour-sur-Glane, où au moins 643 civils ont été massacrés par une division SS pendant la Seconde Guerre mondiale ? Il y a encore du boulot pour transmettre cette mémoire et lui donner du sens”, écrit-il.
À Gaza, des milliers de disparus toujours recherchés par leurs proches
À Gaza, des milliers de personnes sont toujours portées disparues. Certaines pourraient être mortes sous les décombres, d’autres pourraient avoir été arrêtées. Pour leurs proches, l’attente continue, parfois depuis plus d’un an.
Le Comité international de la Croix-Rouge estime à 5 000 le nombre de personnes portées disparues à Gaza. Des corps sont découverts régulièrement, mais les recherches avancent très lentement. Les opérations de déblaiement sont notamment freinées par le manque de matériel lourd, comme les bulldozers. L’entrée de certains équipements nécessaires au dégagement des décombres reste soumise aux restrictions israéliennes.
Cette question des disparus s’inscrit dans un bilan humain qui continue de s’alourdir. La guerre a fait 73 000 morts à Gaza, dont 1 200 depuis le cessez-le-feu. Le bilan réel pourrait être plus élevé, puisqu’il ne comprend pas les personnes toujours portées disparues.
Dans le même temps, les négociations restent dans l’impasse. Le Hamas a, selon le Conseil de la paix, accepté de désarmer, tandis qu’Israël refuse de se retirer de certaines zones qu’il contrôle dans l’enclave.
AfD, Ukraine et Ursula dans la revue de presse de ce lundi
En Saxe-Anhalt, l’AfD vient d’infliger au paysage politique allemand la plus grosse claque depuis 1949, et Friedrich Merz découvre ce que coûte l’austérité vendue comme du bon sens. À Paris, le même vertige : un sondage sur 2027 suffit à faire courir Édouard Philippe après les ministres bannis de LR, tandis que Xavier Bertrand vend du Sun Tzu sur un stand de brocante pour se donner un genre de stratège. Pendant ce temps, à Washington comme à Kyiv, on négocie la paix ukrainienne comme un contrat commercial, sans jamais demander leur avis aux Européens qui, eux, réclament la guerre à condition de ne pas la payer.
L’Allemagne n’a jamais fini avec ses fantômes
Saxe-Anhalt vient de produire le plus gros séisme électoral allemand depuis 1949, et personne à Berlin ne veut regarder le sismographe en face. L’AfD ne sort pas de nulle part : elle prospère sur le décrochage du niveau de vie à l’Est, sur les mêmes recettes d’austérité que Friedrich Merz ressert avec le sourire du gestionnaire raisonnable. Je ne crois pas une seconde à la fable du « choc fasciste » que ressasse une certaine presse — la même qui n’a jamais eu ce mot pour qualifier la répression des gilets jaunes. Le programme de l’AfD ressemble davantage à celui des sociaux-démocrates danois qu’à une resucée du IIIe Reich, et c’est justement ce qui devrait inquiéter : le vernis démocratique tient très bien sur une base xénophobe. Parce que la dénazification n’a jamais vraiment eu lieu — une partie de l’appareil nazi a été recyclée dans les administrations allemandes, américaines et soviétiques dans l’indifférence générale — Elon Musk peut aujourd’hui soutenir l’AfD et le RN dans la même phrase et bâtir sous nos yeux une internationale réactionnaire. Et pendant qu’on nous vend un reportage sur les « maisons russes » comme repaires d’espions avec pour seul expert un ancien du KGB qu’on ressort à chaque saison, deux militants d’ultradroite comparaissent, accusés d’avoir tué à coups de poing un rugbyman argentin — celle-là, la vraie extrême droite, celle qui aime les armes et la baston, ne fait jamais la une.
« La dénazification n’a pas eu lieu en Allemagne. »
▶ 3:56 — Victoire historique de l’AfD
▶ 20:25 — Pourquoi l’AfD gagne
▶ 30:07 — La dénazification qui n’a jamais eu lieu
▶ 1:29:33 — Le reportage sur les « maisons russes »
Paris, la foire aux faux culs
Un sondage donne Marine Le Pen « ultra favorite » un an avant l’élection, et voilà tout le microcosme centriste en ébullition — comme si un chiffre publié en septembre 2026 avait la moindre valeur prédictive pour un vote qui se jouera dans les dix derniers jours de campagne. La vraie information n’est pas dans le sondage, elle est dans la panique qu’il déclenche : Édouard Philippe ramasse un à un les ministres que Bruno Retailleau a bannis de LR, formant ce que j’appelle sans détour un gang des faux culs, chacun attendant de savoir qui, de Philippe ou de Lecornu, a le vent le plus favorable avant de choisir son camp. Gérald Darmanin, lui, a retenu la leçon de Sarkozy et Villepin et avance à pas comptés. Xavier Bertrand, pendant ce temps, tient sa brocante annuelle à Saint-Quentin et vend du Sun Tzu au mètre — le théâtre est complet. À gauche, le spectacle n’est pas plus glorieux : Fabien Roussel officialise sa candidature communiste sans avoir la moindre chance de récupérer ses frais de campagne, ce qui revient à offrir un boulevard de plus à la droite en divisant un vote déjà éclaté. Le seul second tour qui forcerait vraiment ce pays à trancher, Mélenchon contre Le Pen, reste précisément celui que tout l’appareil médiatique et partisan s’active à empêcher.
▶ 27:04 — Marine Le Pen « ultra favorite »
▶ 59:42 — Les bannis LR rejoignent Philippe
▶ 1:12:01 — Roussel et Mélenchon, deux campagnes 2027
La paix comme un contrat, la guerre comme un confort
Donald Trump n’a jamais négocié la paix : il négocie des marges. Ses émissaires Jared Kushner et Steve Witkoff font la navette entre Moscou et Kyiv avec la même logique qui a servi au Venezuela ou en Iran — si les sanctions rapportent plus qu’elles ne coûtent, on les lève, et la guerre s’arrête quand elle n’est plus rentable. Pendant ce temps, à Varsovie, le ministre polonais des Affaires étrangères explique que l’économie européenne, dix fois supérieure à celle de la Russie, suffirait à la vaincre — sans jamais préciser qui, parmi ceux qui tiennent ce discours, ira se battre. C’est le bellicisme de salon dans toute sa splendeur : on réclame la guerre totale tant qu’elle se paie avec l’argent des autres, et on refuse, comme le font la France et la Belgique, de mobiliser les 240 milliards d’avoirs russes gelés pour financer l’Ukraine, par peur des représailles sur ses propres intérêts. Sur le terrain, Volodymyr Zelensky évoque un format trilatéral de négociation et un plan de reconstruction, mais la question qu’on refuse de poser est simple : si des élections se tiennent en Ukraine, poussées par l’opposition et les enquêtes anticorruption du NABU, il y a fort à parier qu’il ne les remporte pas — et Ursula von der Leyen, Macron, Andy Burnham ou Friedrich Merz préfèrent tous, sur ce point précis, garder un silence assourdissant.
« Mais eh, les gars, mais allez vous battre ! Mais arrêtez d’emmerder les peuples. »
▶ 1:15:17 — Les Européens veulent la guerre sans la payer
▶ 1:19:42 — Zelensky et son possible départ
Le pays qui se délite, la Constitution qu’on maquille
Le gouvernement planche sur une taxation de l’épargne salariale et de l’intéressement pour rembourser la dette, ce qui revient toujours à la même équation : faire payer ceux qui travaillent pendant que l’État continue ses dépenses somptuaires sans sourciller. Le même jour, un article s’intitule sans rire « La souveraineté, dernier combat d’Emmanuel Macron » — l’homme qui a signé le Mercosur, vendu Alstom aux Américains et multiplié les traités qui dessaisissent la France de ses prérogatives se retrouve rebaptisé souverainiste par une presse qui ne relit visiblement pas ses propres archives. Bruno Retailleau, lui, propose d’inscrire les « racines judéo-chrétiennes » de la France dans une charte adossée à la Constitution — la judéo-chrétienté est une invention de la modernité, mais l’essentiel n’est même pas là : c’est un totem agité pour ne pas parler des vrais problèmes. Et les vrais problèmes sont concrets : un vélo volé chaque minute dans ce pays, un jeu vidéo pédagogique sur le budget conçu par un ancien conseiller de Gabriel Attal qui ne propose que de mauvaises options façon parti unique, une intervention policière filmée à Margny-lès-Compiègne après la mort d’un homme de la communauté du voyage lors d’un contrôle. Voilà le contraste exact : on maquille la Constitution en cathédrale identitaire pendant que le pays part en lambeaux à hauteur de rue.
▶ 1:04:00 — Épargne salariale taxée, Macron « souverainiste »
▶ 1:24:21 — Un vélo volé par minute, les racines chrétiennes de Retailleau
▶ 12:20 — Le jeu vidéo du ministre du Budget
Entre une Allemagne qui n’a jamais réglé ses comptes avec son passé et une France qui maquille le sien en racines chrétiennes, le vernis démocratique craque partout où l’on cesse de le repeindre. Il ne tiendra pas tout seul.
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L’EDITO
L’extrême droite n’est pas un séisme, c’est un climat
Un mot revient dans les titres de ce lundi soir, et c’est celui-là que je veux peser : « séisme ». L’AfD remporte une victoire écrasante en Saxe-Anhalt, et la presse européenne sort son vocabulaire de sismologue. Choc. Signal fort pour l’UE. On attend la réaction du chancelier Merz comme on attend un bulletin de la protection civile. Toute la presse a regardé l’Allemagne aujourd’hui, et elle l’a regardée avec les yeux d’un service météo devant une dépression tropicale : quelque chose est arrivé, ça vient du sous-sol, ça n’a pas de responsables.
Je ne crois pas une seconde à ce vocabulaire. Un séisme, personne ne le vote. Une victoire électorale, si. Et le choix du mot n’est pas innocent : il transforme un résultat politique en catastrophe naturelle dont on peut au mieux mesurer la magnitude. C’est très pratique. Ça permet de commenter longuement l’événement sans jamais interroger ce qui l’a rendu possible : deux décennies pendant lesquelles les partis de gouvernement, en Allemagne comme ailleurs, ont repris un à un les thèmes de l’extrême droite en espérant lui prendre son électorat, et lui ont surtout offert la seule chose qui manquait à sa conquête du pouvoir — la respectabilité. Quand vous passez vingt ans à dire que le diagnostic de l’adversaire est juste et que seul son ton vous gêne, ne feignez pas la surprise le jour où l’électeur préfère l’original à la copie.
Ce qui me frappe, ce n’est donc pas le résultat de Saxe-Anhalt. C’est qu’il tombe le même jour que deux autres faits que la presse a traités séparément, comme s’ils appartenaient à des rubriques distinctes.
À Belgrade, des milliers de Serbes ont rendu hommage à Ratko Mladic. Des officiels étaient là. On enterre en héros un général condamné pour génocide, et l’Union européenne s’inquiète des « tensions », dit-on. Cette cérémonie a tenu en quelques dépêches, quelques articles, elle sera oubliée demain. Je voudrais qu’on mesure ce que ça signifie. Le génocide n’est pas ici un souvenir refoulé, un passé qu’on peine à regarder : c’est un motif de fierté publique, assumé devant les caméras, accompagné par une partie de l’appareil d’État. La justice internationale a fait son travail, elle a jugé, elle a condamné et la foule, elle, a rendu son verdict inverse. Voilà ce que produit une Europe qui a mis la mémoire dans les discours du 8 mai et l’a laissée dehors le reste de l’année : les tribunaux ont écrit l’histoire, les rues la réécrivent.
À Portsmouth, le même jour, des centaines de manifestants anti-immigration ont tenté d’empêcher le transfert de migrants arrivés par la Manche. Affrontements avec la police. Les ministres britanniques ont condamné des activistes « thuggish » (voyous). Le mot est révélateur, et je le prends au sérieux dans les deux sens. Il est juste : c’est bien une violence de rue, une tentative de substituer la foule à la loi. Mais il est aussi commode, parce qu’il réduit à une question d’ordre public ce qui est d’abord une question politique. Ces gens n’ont pas inventé l’idée que le transfert de quelques dizaines d’êtres humains constitue une invasion à repousser physiquement. Ils l’ont entendue, pendant des années, dans la bouche de responsables parfaitement cravatés, dans des plateaux télévisés parfaitement légaux. On leur a expliqué que la frontière était l’enjeu vital, que les arrivants étaient un flux à endiguer, que l’État était trop faible. Ils en ont tiré la conclusion logique : faire le travail eux-mêmes. Traiter ensuite le passage à l’acte comme un problème de maintien de l’ordre, c’est punir l’élève en félicitant le professeur.
Voilà le fil de la journée, et il est unique : ce que l’on nous présente comme trois accidents distincts : un vote, une cérémonie, une émeute, est un seul et même mouvement, celui de la normalisation. Non pas la percée de l’extrême droite, qui suppose une digue, mais son installation, qui suppose qu’il n’y en a plus. Un résultat électoral écrasant obtenu dans le cadre le plus légal du monde. Des funérailles d’un condamné pour génocide honorées par des officiels. Une foule qui se croit autorisée à intercepter un transfert de migrants. Trois degrés du même thermomètre. Ce n’est pas un séisme, c’est un climat.
Et je note comment la presse a réparti son attention. L’Allemagne partout, en direct, avec plateaux et cartes électorales. Belgrade dans un coin. Portsmouth traité comme un fait divers musclé. Cette hiérarchie n’est pas neutre : elle isole l’événement institutionnel (le scrutin) et laisse hors champ ce qui le rend intelligible. Le vote fait de l’audience parce qu’il est un spectacle borné, avec un début et une fin. La réhabilitation d’un criminel de guerre et l’auto-organisation d’une milice de fait, elles, ne sont pas des spectacles : ce sont des processus. Et les processus ne rentrent pas dans un bandeau rouge.
Je ne demande pas à la presse de prophétiser. Je lui demande de cesser d’être surprise. La surprise est devenue le principal produit de l’information continue : elle se renouvelle chaque soir, elle s’oublie chaque matin, elle dispense de toute mémoire et de toute responsabilité. On peut être stupéfait tous les cinq ans par un résultat qu’on a nourri pendant les cinq années précédentes, à condition de n’avoir jamais fait le lien.
Ce soir, le lien est fait. Il n’a même pas fallu chercher : trois faits, un lundi, un continent.
Ce qui monte n’a plus besoin de forcer les portes.



